Si vous n'en avez qu'un à lire...
- sebastien. girard

- 15 juil. 2018
- 5 min de lecture
Phnom Penh le mercredi 20 Janvier 2016
Notre dernière journée en sol Cambodgien a commencé par une assez longue marche qui nous a conduit de notre chic pied à terre jusqu’au marché russe de la capitale. Je suis dans le vague quant à cette appellation car je n’ai vu ni russe, ni cossack, ni même une bouteille de vodka!! En tout cas, l’endroit occupe un quadrilatère et est bondé d’échoppes sous des toits de tôle ondulée. À partir de 10h30, je vous laisse imagine la chaleur suffocante qui y règne. Mais, vous le savez, nous devons nous acquitter chaque année de la corvée d’achats des souvenirs pour les enfants et pour nous même. Nous avons choisi de faire les emplettes au marché Russe car on nous a dit que l’on pouvait marchander davantage avec ses commerçants. Faut bien ménager un peu si on veut repartir l’an prochain!!!
Les babioles pour les enfants ressemblent à celles achetées au cours des 4 derniers voyages mais il devient de plus en plus difficile de trouver quelque chose qui soit typique de tel ou tel pays. Les bébelles sont devenues universelles!! Pour notre collection privée, nous avons achetée 2 statuettes d’Apsara dansant l’une vers la gauche, l’autre vers la droite. Comme beaucoup de choses, c’est plus beau quand c’est en paire…. Nous avons aussi fait l’achat d’une toile qui représente l’une des portes d’accès à Angkor Thom avec les 4 visages qui me fascinent tant…
Puis, nous avons repris notre chemin pour nous diriger vers le musée du crime génocidaire.. Avec un nom comme ça on se dit d’office qu’on va passer un chouette moment.
La prison S21. Elle était logée dans un ancien Lycée au cœur de la ville. Un endroit voué à l’apprentissage et à l’éducation, voué au développement de jeunes vies en devenir, un endroit qui avait connu et entendu des rires d’enfants, des jeux innocents et des courses dans les escaliers. Tout ça a changé au matin du 17 avril 1975.
En cette journée fatidique, l’organisation armée révolutionnaire Khmers Rouges entrait dans la capitale après plusieurs années de guerre civile contre un gouvernement lui aussi violent et corrompu.. Quelques heures après avoir conquis la capitale, le premier ordre des Khmers rouges fut de faire évacuer Phnom Penh et tous les centres urbains du pays. La ville est devenue déserte en 3 jours seulement. Tous les habitant ont été forcés de rejoindre les campagnes et se sont vu imposer le travail de la terre avec la tâche impossible de faire produire à chaque hectare cultivé 3 tonnes de riz par année. Des milliers de gens sont morts dans ces transhumances forcées, des milliers encore dans les travaux des champs supervisés par l’Angkar : l’Organisation, nom donné au régime au pouvoir.
Puis, ils ont institutionnalisé la torture et l’extermination à la prison S21 de Phnom Penh. Les Khmers rouges, comme tous les régimes dictatoriaux, se sont mis à éliminer les ‘’ennemis de la révolution’’. Ils ont commencé par amputer la société cambodgienne de sa tête en exterminant systématiquement les intellectuels, les professeurs, les médecins, les membres des professions libérales etc. Le simple fait de porter des lunettes ou de parler une langue étrangère pouvait vous valoir une arrestation et une exécution sommaire. La visite, que nous avons faite avec un audioguide parfait de vérité et de sobriété pour aborder un tel sujet, commence par un arrêt dans la cour devant les tombes des 14 dernières victimes de la prison. Ces hommes ont été poignardés dans les chambres de torture ou ils subissaient des sévices au moment où la ville a été libérée par l’armée vietnamienne en 1979. Ils n’ont pas été identifiés à ce jour.

Le bâtiment A servait essentiellement à la torture. L’organisation de la prison était la suivante : les prisonniers, à leur arrivée, étaient fichés et une photo était prise. On documentait leur biographie puis on leur mettait des fers aux pieds (généralement en groupe) et on les emprisonnait dans les autres bâtiments de l’ancien lycée. Puis, ils étaient systématiquement torturés; parfois plusieurs fois par jour pour finalement avouer ce que leurs tortionnaires voulaient bien leur faire dire. Une fois les aveux tirés aux prisonniers, ils étaient emmenés à une quinzaine de kilomètres à l’extérieur de la ville ou on les exécutait et les jetait dans des fosses communes. Par souci d’économie, l’Angkar avait donné la consigne de les achever d’un coup de barre de fer à la tête et de leur trancher la gorge pour économiser les munitions. (les chiffres les plus conservateurs parlent de 12000 victimes pour cette seule prison).
La visite s’est poursuivie pendant deux heures trente au cours desquelles les atrocités commises à la prison S21 nous ont été révélées sans réserves aucunes. La voix de l’audioguide nous rappelant parfois que nous pouvions sortir à tout moment et faire pause si nous en ressentions le besoin. La précision dans l’archivage des Khmers rouge nous a fait parvenir des milliers de photographies des victimes qui ont souffert et sont morts à S21. On avance au long des pièces dont les murs sont tapissés de ces photos. Il n’y a eu que 7 survivants. Mais c’est devant un tableau montrant les photos d’une cinquantaine d’enfants victimes que je me suis d’abord mis à pleurer. Des enfants de l’âge des miens qui n’ont jamais commis d’autre faute que d’être nés dans ce pays au moment où les adultes avaient perdu la tête.
J’ai pleuré encore à la fin de la visite quand d’un coup j’ai mesuré l’ampleur des souffrances subies ici et la folie des hommes qui les ont infligées. Et j’ai pleuré encore quand la voix de l’audioguide m’a rappelé que désormais j’étais dépositaire de la mémoire de ces atrocités et qu’il était de notre responsabilité de faire en sortes que plus jamais nous ne laissions ces horreurs se produire. Entre 20 et 25% de la population cambodgienne (soit environ 3 millions de personnes) n’a pas survécu à ces 3 ans, huit mois et quelques jours qu’a duré le régime de Pol Pot .

Je ne veux pas clore ce voyage sur une note aussi dramatique. Le Cambodge que nous avons vu au cours des trois dernières semaines semble enfin en paix avec son passé. Et ce pays nous semble résolument tourné vers l’avenir. En faisant cette visite, nous avons fait notre devoir de mémoire et ça nous permet d’apprécier encore davantage le dynamisme que l’on a pu observer au cours de notre voyage.
Comme pour continuer dans la même veine, nous avons dîné ce soir au Foreing correspondents club, dont les murs sont tapissés de photos relatant l’histoire mouvementée et sanglante de ce pays. Je leur souhaite la paix et la prospérité à la hauteur des souffrances qu’ils ont endurées.
À l’an prochain.









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